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Le calvaire des orphelins d’Epron

article 8

Marie-Christiane Boullard a évoqué plusieurs fois le sort funeste des orphelins d’Epron. Ces jeunes gens, au nombre d’une trentaine, encadrés par quelques adultes fuient les bombardements incessants sur la côte normande depuis une semaine. Leur établissement était situé à la périphérie de Caen, au nord, en pleine zone de combat. Ils ont profité d’une trêve pour essayer de rejoindre un autre établissement de leur congrégation religieuse, située dans le Maine et Loire. Le soir précédent, épuisés et affamés, ils ont fait halte à Vimoutiers et dormi la nuit à la Bergerie. Le bombardement les a surpris à leur réveil et semé la désolation dans leurs rangs.

Vimer, un hôpital dans la guerre

les bombardements de Vimoutiers





Ecoutons M. Davray :
« J’ai été blessé, sous les Promenades, dès la première rafale, je crois. Après, on ne voyait plus rien. C’était de la poussière et des odeurs de souffre. Je peux dire que j’ai été gêné pendant des années au simple craquement d’une allumette soufrée.
Sous les Promenades, le Docteur Boullard m’a coupé mon pied qui pendait, on m’a ensuite mis dans une voiture d’enfant et on m’a emmené comme ça jusqu’à la ferme. Sur le coup je n’ai rien senti. J’ai commencé à souffrir chez M. Blondeau.
Je suis parti à Vimer sur un tombereau de M. Sénée. Le Dr Boullard m’a opéré. Je garde un très mauvais souvenir du chloroforme et de l’odeur dégagée aux pansements à cause du calva, dont j’ai été dégoûté pour le reste de ma vie.
Je garde aussi un souvenir précis du comte de Touchet. Avec lui, on se sentait bien et rassuré, comme en sécurité. Il nous racontait des histoires. Il aimait les blagues.
Le soir du bombardement, quand la nuit est tombée et qu’on était dans le noir, on avait très peur, surtout peur de ne pas pouvoir bouger si cela recommençait.
Je me souviens encore de la gentillesse de tous les gens de Vimer qui venaient à tour de rôle nous veiller la nuit. Ca nous redonnait confiance. Dans des cas comme cela, il n’y a plus de classes sociales. Tous le monde est au même niveau. Tout le monde cherchait à s’entraider.
J’ai toujours le souvenir de Dominique de Touchet (16 ans à l’époque) qui s’occupait de nous en nous promenant en petite carriole avec les poneys, pour nous distraire.
Jamais je n’oublierai la simplicité de toute la famille et qui dure encore… parce que quelquefois, sur le moment difficile, ça paraît normal et puis, après ça s’arrête. Mais avec eux ça a toujours duré. Ils m’appellent toujours Henri, avec la même sincérité. »

Après la Libération, M. Davray a été de nouveau opéré dans un hôpital de Caen. Puis est revenu plusieurs années après, d’abord à Vimer puis bien plus tard à Vimoutiers. Il travaillait à la Solaipa et habitait aux HLM de La Fayette, à deux pas des Promenades. Il avait, bien entendu, raconté son histoire à ses enfants et l’un d’eux lui dit un jour en scrutant la rivière : « je regarde si je vois pas ta jambe, papa ! »

M. Derenne, autre orphelin a eu, lui, plus de chance : il n’a perdu que trois doigts. Soigné chez les Blondeau, il reprend la route aussitôt ; pas les moyens de s’attendrir.

Voici maintenant le témoignage de M. Rutkowsky :
Agé de 16 ans, un grand pour ses camarades, M. Rutkowsky faisait lui-aussi parti des orphelins d’Epron.
Pendant ces journées d’enfer, du 6 au 12 juin, il avait passé tout ce temps à creuser des tranchées, en ligne brisée pour que les obus tombés à un bout se plantent dans la terre au lieu de continuer leur course jusqu’à une prochaine victime. Le comble avait été atteint lorsque des soldats allemands s’étaient abrités derrière les remblais fraîchement faits pour tirer sur des éclaireurs anglais. Allongé de tout son long dans la tranchée, il s’était protégé du mieux possible en utilisant sa pelle comme un casque.
Evacué dans des camions marchant au gazogène, prêt à sauter à la moindre alerte aérienne, il avait cru trouver sécurité et réconfort en arrivant à Vimoutiers, au milieu de ces collines verdoyantes. Le sort en a décidé autrement.
« Le 14 juin au matin, on descendait de la Bergerie avec le Père Raoul pour aller à la messe. Comme j’étais un grand, j’étais serre-file, à l’arrière. On était à la hauteur des Promenades quand j’ai entendu un sifflement infernal qui m’a fait lever la tête. J’ai vu les bombes. Alors j’ai fait un plongeon, comme on avait fait beaucoup de fois à Epron. Mais j’ai senti des picotements et en passant ma main, j’ai vu que j’étais blessé aux jambes. »
M. Rutkowsky a certainement été le premier touché. Il comprend que l’artère est touchée car le sang sort à grande giclée. Seul, il se fait aussitôt un garrot et surélève ses jambes. Il prend conscience que son autre jambe est percée à trois endroits. « On aurait pu y mettre troix doigts ».
Des images d’horreur restent accrochées à jamais à sa mémoire. Il revoit toutes les victimes allongées sur une pelouse, notamment une femme éventrée, les entrailles en dehors de son corps, « comme un lapin que l’on vide ».
Emmené chez les Blondeau, il reçoit une piqûre « avec la même seringue pour tous ». Puis il est transporté à Vimer dans la grande salle, sur les paillasses des soldats allemands, partis précipitamment sur le front.
« Très vite, on m’a mis sur une table de cuisine. Ils me tenaient à quatre. Ils m’ont mis du chloroforme, en ajoutant du calva. Mais cela n’a pas suffi car je me suis réveillé pendant que le Dr Boullard m’opérait. Ils m’ont remis un linge imbibé. Ce n’était pas drôle, croyez-moi ! Je m’en souviens très bien. Quelques semaines plus tard, un autre chirurgien a essayé de me faire des greffes mais ça n’a pas marché. »
La suit du séjour a été plus douce. « On savait un peu ce qui se passait par le comte de Touchet qui nous donnait des nouvelles des événements. Ca, c’était un vrai militaire, et avec nous les garçon, il aimait bien que ça aille droit et qu’on obéisse à ce qu’il nous demandait. Il nous racontait beaucoup d’histoires pour nous distraire. Et on en avait besoin.
Le dimanche, j’allais déjeuner chez M. Sénée, le fermier du domaine. Je garde aussi un bon souvenir d’une certain Odette Sauton, qui était à côté de moi dans la salle. »

A ce moment du récit, son épouse intervient. Issue d’une famille nombreuse, elle aussi a été placée, à la mort de sa mère, chez les orphelins d’Epron.
Venue quelques temps plus tôt pour une communion dans sa famille à Livarot, elle n’avait pu repartir. Ayant su que le groupe était resté bloqué à Vimoutiers, elle est alors partis les rejoindre avec son frère. Sur place, elle n’a pu que constater la mort et les mutilations de beaucoup de ses petits camarades, dont celui qui allait devenir son mari.

Vimer, un hôpital dans la Guerre

Bataille de Normandie

M. Rutkowsky s’anime. Ses souvenirs remontent à la surface : la haine des Allemands qui avaient failli déporter sa famille à cause de la consonance du nom. Il sourit de son premier fait d’armes : « Au début de la guerre, j’avais douze ans. Revenant de l’école avec ma blouse grise, j’ai aperçu un Allemand qui posait son vélo pour rentrer dans la mairie. Avec une épingle à nourrice qui servait à fermer la blouse, j’ai crevé un pneu. Après, je me suis sauvé en courant.
A Vimer, juste avant la libération, j’aidais à la corvée de pluches dans la cuisine. Deux soldats allemands, blessés, avaient fait prisonnier un aviateur anglais. Ils l’avaient enfermé dans la pièce et étaient partis se faire soigner au château. L’Anglais en a profité pour prendre la poudre d’escampette. Quand les Allemands sont revenus, ils m’ont demandé où il était. J’ai pris un air ahuri. Ils n’ont pas insisté et sont vite repartis ; c’était le début de la débacle pour eux. »

Restant dans le domaine de la cuisine, M. Rutkowsky explique qu’il n’a jamais souffert de la faim à Vimer mais plutôt qu’il a été dégoûté à jamais du lait : « on avait beaucoup de fromage mais pas de pain ! »
Puis, à la mi-septembre, il a été évacué sur Caen.

Il lui arrive de revenir parfois dans la région, de passer devant la propriété, sans oser rentrer mais en gardant un souvenir ému de ces gens qui ont tant fait pour lui. « Souvent quand je repense au Dr Boullard, je me demande comment il pouvait faire tout ce qu’il faisait pour s’occuper de tout le monde. Il était partout. Il connaissait bien tous nos prénoms. Un homme dévoué comme lui, je n’en ai jamais connu d’autres. »

Témoignages recueillis par Didier Goret.
Journal de Guerquesalles du 19 juin 2004 « Vimer : un hôpital dans la guerre.»

À propos de Pays du camembert

Le Pays du camembert, en Normandie

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